LITTÉRATURE (SOCIOLOGIE DE LA)


LITTÉRATURE (SOCIOLOGIE DE LA)
LITTÉRATURE (SOCIOLOGIE DE LA)

L’étude des rapports entre l’art, en particulier la littérature, et la société n’est pas nouvelle. Elle ne s’est toutefois constituée en discipline qu’au cours des XIXe et XXe siècles, en même temps que se développaient les sciences sociales.

On renoncera ici à établir une chronologie de la constitution de la discipline, non que celle-ci n’ait, en un certain sens, progressé vers une plus grande rigueur, mais parce que, malgré cela, questions et hypothèses ont été, à chaque époque, formulées dans une perspective impliquant des choix et des préférences portant, au-delà de la littérature, sur la forme de la société et sur la fonction qu’on estimait devoir y remplir l’activité littéraire. Tout historique de la discipline est donc médiatisé par le débat théorique.

Ainsi les grandes catégories du déterminisme et du volontarisme ont-elles marqué toute l’évolution de la discipline durant les XIXe et XXe siècles, du romantisme populiste de Herder et Schlegel à l’école «réaliste» russe de N. Bielinski, en passant par Mme de Staël et le positivisme de V. Cousin et H. Taine.

En outre, cette même période s’est trouvée déchirée par l’antagonisme philosophique, propre aux sociétés libérales, entre l’affirmation de l’individu et de son autonomie indispensable et les risques de destruction du corps social et du consensus que faisait courir la pétition individualiste elle-même.

Enfin, l’histoire de cette discipline présente une difficulté supplémentaire qui ressortit à l’importance du rôle social et à l’ambivalence intrinsèque de son objet. Qu’entend-on en effet par «littérature»? L’objet «littérature» de la sociologie est-il constitué par la circulation dans le corps social d’œuvres de pensée et de langage que la presse et l’école apprennent à lire et que consacrent les institutions marchandes et culturelles? Ou bien, lorsqu’on parle de sociologie de la littérature, s’agit-il de l’étude du fonctionnement imaginaire et fantasmatique par lequel une société se donne divertissement et prend conscience d’elle-même et des autres, à travers le commerce des récits et des pensées? Ce débat ne saurait être tranché, ni dans son aspect définitionnel (théorique), ni dans son aspect opérationnel, par la délimitation de champs distincts et autonomes, tels que «diffusion», «publics», «idéologie», «texte» etc. La littérature est en effet dans nos sociétés indissolublement livre , c’est-à-dire objet pris dans un circuit marchand, distributionnel et institutionnel; œuvre littéraire , c’est-à-dire travail sur la pensée et le langage, ayant des référents conceptuels et fictionnels, imaginaires ou réels; lecture , c’est-à-dire dialogue et communication entre un écrit (un écrivain) et un lecteur, une société et les groupes qui la constituent ou qui lui sont plus ou moins étrangers.

Comment une discipline relativement nouvelle aurait-elle pu s’unifier au contact d’un objet si protéiforme? Elle se construit par touches successives en relation aux différentes facettes de son objet que chacun, à tort, s’empresse de considérer comme seul pertinent, soit au regard de la littérature, soit au regard de la sociologie.

1. Sociologie de la littérature ou sociologie littéraire?

Deux sous-disciplines, que E. Köhler tente de distinguer clairement, viendraient prendre en charge ces divergences de point de vue: la sociologie de la littérature (Soziologie der Literatur ), partie intégrante de la sociologie, tenterait d’appliquer les méthodes de la sociologie à la diffusion, aux succès et aux publics (A. Silbermann), à l’institution littéraire (J. Dubois), aux groupes professionnels tels que écrivains, professeurs ou critiques, en un mot à tout ce qui, dans la littérature, n’est pas le texte lui-même.

La sociologie littéraire de son côté (Literatursoziologie ) se considérerait comme une des méthodes des sciences de la littérature (Literaturwissenschaft ), méthode critique tournée vers le texte, de la phonologie à la sémantique, et vers la signification de celui-ci. Orientée vers le texte et visant à en élargir la compréhension par la prise en compte des phénomènes sociaux de structures mentales et de formes de savoir, cette discipline, dans son extension, irait de la littérature comparée (de G. Lanson à R. Escarpit) à la sociologie des«visions du monde» (de W. Dilthey à L. Goldmann), rencontrant en son parcours aussi bien les epistêmê de M. Foucault ou les habitus de P. Bourdieu que la théorie des «appareils idéologiques d’État» de L. Althusser ou celle du reflet brisé de P. Macherey.

Si cette distinction apparaît difficile à maintenir dans sa radicalité, il est certain que, à la difficulté de cerner l’objet de la sociologie de la littérature/sociologie littéraire, correspond une difficulté comparable de définition de l’approche sociologique elle-même dans le domaine des productions symboliques. La sociologie de la science ou la sociologie de la religion sont parvenues à un consensus leur permettant de codifier leurs démarches. Aujourd’hui encore, la sociologie de l’art et de la littérature, faute d’un accord sur le statut social de son objet, est soumise à une incertitude épistémologique radicale. Par conséquent, chaque chercheur, alors qu’il sait devoir, en théorie, s’interdire tout jugement évaluatif à l’égard de son objet, se trouve contraint d’opérer des choix impliquant de tels jugements. On sait que cette situation affecte toute la sociologie dans la mesure où il est impossible d’y distinguer absolument le sujet de l’objet de l’acte de connaître. Toutefois, l’absence, dans notre société, d’un consensus minimal sur les rôles et fonctions de l’art, le fait que cette activité symbolique soit l’enjeu de luttes sourdes, renforce l’ambivalence elle-même de l’art et, partant, la difficulté épistémologique rencontrée par la sociologie de la littérature.

Si, à la distinction entre sociologie de la littérature et sociologie littéraire, on préfère la notion de sociologie du fait littéraire (Escarpit), on peut dire que ce dernier se présente principalement à nous selon trois modalités particulières mais non séparables: le livre, la littérature et la lecture.

La sociologie du livre, partie de la bibliologie (R. Estivals), comprend, elle aussi, plusieurs dimensions qui intéressent la sociologie de la littérature. Elle concerne les écrivains comme concepteurs ou producteurs de textes destinés à être imprimés, les maisons d’édition comme producteurs de livres et les intermédiaires tels que diffuseurs, messageries, bibliothèques ou librairies comme agents de la distribution. La sociologie du livre aborde donc la littérature sous l’angle de son mode de production et de circulation.

Il serait erroné toutefois de penser qu’elle ne concerne pas les spécialistes du texte ou les historiens des mouvements littéraires. En effet, articulée à l’étude des «écoles» et courants, elle donne les moyens de cerner l’impact et la diffusion d’un mouvement (voir les travaux de H.-J. Martin et R. Darnton par exemple). Des institutions telles que l’Université, l’Académie, la censure ou les prix littéraires jouent également un rôle dans la production et la diffusion des livres, voire dans leur conception.

Enfin, le développement, ces dernières années, de véritables politiques du livre à l’échelle mondiale (cf. R. Escarpit, La Révolution du livre , 1965) a profondément modifié certains paramètres de la littérature. Cela est particulièrement vrai des littératures des pays ne possédant pas d’importantes maisons d’édition. La dépendance culturelle qui s’ensuit est une des déterminations essentielles de la production littéraire dans de très nombreux pays. La «marginalité» de certaines littératures au regard du système mondialisé de communication et de consécration doit s’analyser, dans son origine et son dépassement, à partir des données de la sociologie du livre.

2. Sociologie de la création et sociologie des œuvres littéraires

Positivisme et théorie du reflet

Personne ne conteste, et cela depuis l’Antiquité, que l’œuvre littéraire fait référence à des éléments de la réalité sociale ou de la conscience commune d’une nation ou d’un groupe social. Il a certes fallu longtemps pour que cette évidence soit formulée en une théorie: celle de la mimesis . Reprise d’Aristote, elle a été développée dans sa cohérence par des courants de pensée dominés par des modèles positivistes, teintés ou non de marxisme. On peut se référer ainsi à l’ouvrage de H. Taine, La Fontaine et ses fables (1853), à La Société française au XVIIIe siècle d’après le Grand Cyrus de M lle de Scudéry , de V. Cousin (1858) ou à Die Lessing-Legende (1893), de F. Mehring, en remarquant toutefois que la tradition comtienne en sociologie a le plus souvent laissé la littérature en dehors de ses préoccupations essentielles.

Ces courants, fortement marqués par un déterminisme scientiste très répandu au XIXe siècle, étaient dépourvus d’une conception dynamique de l’action sociale. Par conséquent, ils étaient le plus souvent incapables de dépasser la mise en rapport, statique, des contenus littéraires , images et concepts, avec les intérêts hégémoniques déclarés des sociétés, elles-mêmes conçues comme des organismes immobiles.

Il faudra, au début du XXe siècle, l’émergence d’un marxisme à nouveau dialectique et le développement d’une sociologie centrée sur l’action sociale et la connaissance de celle-ci, pour que l’activité symbolique , la religion, l’art, la littérature, voire la connaissance scientifique elle-même, deviennent un enjeu majeur dans le cadre d’une sociologie rompant avec tous les dualismes, idéalistes ou déterministes, de l’infrastructure et de la super-structure.

Structures mentales et structures esthétiques

La réflexion sociologique qui s’est développée autour de M. Weber, G. Simmel et M. Scheler devait, au sein du «Cercle du dimanche» de Budapest, et singulièrement en la personne de G. Lukács, trouver un aboutissement dans le domaine de l’esthétique et de la sociologie de l’art et de la littérature. Ce Cercle regroupa, dans les années qui précédèrent la Première Guerre mondiale, un ensemble de chercheurs qui allaient presque tous contribuer à fonder une sociologie des activités symboliques: K. Mannheim, F. Antal, B. Balázs, A. Hauser et, bien sûr, leur mentor, G. Lukács.

Dans l’œuvre de Lukács, la perspective sociologique héritée de Simmel et de Weber d’abord, puis de plus en plus exclusivement de Marx, se trouve directement reliée à l’esthétique classique allemande. Ainsi les structures esthétiques , qui constituent pour Kant et Hegel l’essence même de l’œuvre d’art, ces structures cohérentes et unitaires allaient pour la première fois être mises en rapport avec les structures sociales: «Das wirklich Soziale [aber] in der Literatur ist: die Form» («Ce qui est vraiment social dans la littérature, c’est la forme»). Ainsi, avec Lukács, la sociologie de la littérature se construit à travers la convergence entre l’esthétique classique de la structure cohérente et la sociologie des catégories mentales conçues à la manière kantienne comme des formes . Ces catégories, Durkheim en avait eu le pressentiment, sont à comprendre dans un cadre social fonctionnel et non pas, comme le croyait Kant, comme des formes a priori de l’esprit. Dès la Théorie du roman (1916), encore très hégélienne, mais surtout dans Histoire et conscience de classe (1923), Lukács pose que les structures mentales constitutives de la conscience collective et les structures esthétiques constitutives de l’œuvre d’art entretiennent un rapport essentiel. La nature de ce rapport est bien évidemment le point le plus délicat de la théorie sociologique de l’art. Dans Histoire et conscience de classe Lukács considère que les structures mentales sont des réalités empiriques, élaborées au cours du procès historique par les groupes sociaux et en particulier par les classes sociales. Les œuvres littéraires (artistiques, musicales, philosophiques, etc.) ne reflètent par conséquent pas la conscience collective comme si cette dernière les avait précédées, selon un ordre ontologico-génétique. Elles constituent au contraire ces structures, elles en sont à proprement parler partie intégrante . Les relations sur lesquelles travaille le sociologue sont donc de nature réciproque et celui-ci doit renoncer à toute causalité unilatérale et non réversible.

La création littéraire dans la perspective de Goldmann

Les aspects de cette théorie, mal dégagés encore chez Lukács de l’idéalisme hégélien, ont été précisés par Goldmann, notamment dans Recherches dialectiques (1957) et Le Dieu caché, étude sur la vision tragique dans les «Pensées» de Pascal et le théâtre de Racine (1955). Au concept statique de conscience collective, dominant dans les travaux mécanistes, il oppose celui de «maximum de conscience possible». Pour éclairer cette catégorie sociologique fondatrice de la théorie de Goldmann, nous ne pouvons mieux faire que de lui donner la parole:
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Tout groupe social élabore sa conscience et ses structures mentales en liaison étroite avec sa praxis économique, sociale et politique à l’intérieur de la société globale. Mais la conscience collective n’existe bien entendu pas en dehors des consciences individuelles. Or chaque individu fait partie d’un nombre considérable de groupes, de sorte que sa conscience est un mélange unique et spécifique d’éléments de conscience collective différents et souvent contradictoires; de plus, il subit l’influence de groupes auxquels il n’appartient pas par son statut social. Ainsi la conscience collective n’existe que comme réalité virtuelle dans la conscience de chaque membre du groupe, réalité que le sociologue peut dégager en étudiant ce dernier en tant que totalité. La conscience collective est donc, en tout état de cause, une tendance et non une réalité empirique. De plus, parmi les différents groupes sociaux constitutifs de la société globale, il est une catégorie qui joue un rôle particulièrement important dans l’évolution historique, et décisif dans la création culturelle: il s’agit des groupes dont l’action et la conscience sont orientées vers la structuration globale de la société et, par là, vers la structuration de l’ensemble des relations interhumaines et des relations entre les hommes et la nature. Ces groupes sont les classes sociales ./DIR

Les deux idées centrales de la sociologie dialectique de la littérature sont les suivantes:

– Si la conscience réelle des groupes sociaux n’approche que rarement et durant de brèves et exceptionnelles périodes de l’extrême cohérence, c’est-à-dire du maximum de conscience possible compatible avec l’existence du groupe comme tel, ce maximum de conscience possible peut se trouver empiriquement exprimé dans les réflexions conceptuelles ou les créations imaginaires d’un certain nombre – assez réduit d’ailleurs – d’individus.

– Parmi ces créations, qui constituent un des rares secteurs où l’on peut trouver au niveau empirique des manifestations du maximum de conscience possible du groupe ou, si l’on veut, de l’extrême cohérence des tendances de la conscience, celles qui se rattachent aux groupes orientés vers la structuration de la totalité des relations interhumaines et des relations entre les hommes et la nature constituent des univers rigoureusement cohérents et unitaires. Ce qui signifie sur le plan conceptuel les systèmes philosophiques, et sur le plan imaginaire – lorsqu’elles créent des univers suffisamment riches – les grandes œuvres esthétiques.

On aboutit ainsi à une recherche qui, contrairement à la sociologie du contenu, est d’autant plus opératoire qu’il s’agit d’œuvres littéraires importantes – c’est-à-dire extrêmement riches et rigoureusement unitaires – et, inversement, d’autant plus difficile à utiliser qu’il s’agit d’œuvres moyennes – c’est-à-dire non unitaires –, d’œuvres dont la structuration est un mélange qui se rapproche de la conscience empirique des individus. Il y a donc deux types de sociologie de la création littéraire: l’une centrée sur les concepts de conscience collective réelle, de contenu, de stéréotype et de reflet, laquelle est probablement la plus opératoire dans les œuvres de niveau moyen et dans ce qu’on appelle couramment les mass media ; et l’autre, centrée sur les concepts de conscience collective virtuelle, de maximum de conscience possible, de cohérence, de synthèse entre unité et richesse, qui se révèle particulièrement opératoire lorsqu’il s’agit d’étudier de grandes créations culturelles qui ont joué un rôle important dans l’histoire.

Cohérence, contradictions et polyphonie

L’orientation donnée à la sociologie de la littérature par l’héritage de Hegel et de Marx devait susciter tout au long du XXe siècle des interrogations fécondes qui se sont cristallisées le plus souvent autour de l’hypothèse classique de la cohérence de l’œuvre. Nous allons les aborder maintenant et dans les prochains chapitres.

Les travaux de M. Bakhtine, centrés sur le texte dans sa complexité plutôt que sur des structures globales, telles que les visions du monde servant chez Goldmann de médiation entre le social et le littéraire, étudient la polyphonie littéraire à partir de la multiplicité des intérêts sociaux en jeu, de la signification sociale du genre littéraire choisi, voire du rôle des conflits d’école et d’influence. Ce choix ne s’oppose donc pas aux acquis de la méthode goldmannienne. Il en conteste en revanche certains aspects théoriques, notamment l’idée que le sociologique serait essentiellement situé dans les formes globales et cohérentes. Comme le dit P. Zima, à partir du moment où la polysémie est reconnue, il s’agit d’en comprendre le sens social, non de la réduire.

C’est ainsi que Bakhtine oppose à la théorie lukácsienne du roman, fondée sur la dégradation du modèle épique de récit, lui-même gagé sur la dégradation d’une forme de conscience de classe, une nouvelle théorie construite sur le bouillonnement multiple et polyphonique de langages ayant des ancrages sociaux divers et opposés (Esthétique et théorie du roman , 1979).

Dans un esprit voisin, Köhler conteste à Goldmann son concept de l’œuvre d’art de génie. Faire l’hypothèse que la création esthétique est à son plus haut point lorsqu’elle est en accord avec les tendances sociales les plus avancées, c’est, dit-il, à la fois réduire dangereusement la complexité des processus créatifs et courir constamment le danger de tomber dans des classements dérisoires en termes de «juste» et de «fausse» conscience.

À cette critique, Köhler ajoute une théorie du classicisme. De Kant et Hegel à Goldmann, la théorie du classicisme repose sur l’idée que l’apparition d’un mouvement de création défini comme «classique» correspond à l’affirmation sociale et politique d’une classe ou d’un groupe social, jouant dans l’histoire un rôle déterminant. Tout à l’opposé, Köhler veut y voir une manière d’alliance de classes, reposant sur la convergence d’intérêts économiques et politiques différents. La sphère culturelle, et donc la littérature, joue dans ces circonstances un rôle spécifique, lié à sa propre diversité (genres, styles, etc.), dans l’élaboration des conflits et des stratégies de consensus.

Une telle approche présente l’intérêt de situer la pratique artistique en des lieux fonctionnels qui peuvent changer selon la nature de l’équilibre social sur lequel repose la société et donc varier dans le temps. C’est ainsi qu’il faut aujourd’hui repenser, à la lumière du fonctionnement de la littérature dans nos sociétés, l’outillage conceptuel de la sociologie de la littérature.

Les travaux de M. Bakhtine sur le carnavalesque vont dans ce sens. Sur l’exemple de Rabelais, il s’attache à montrer que la littérature n’est pas toujours monologique, et que, contre les pensées dominantes à caractère symbolique, elle est en mesure parfois (roman polyphonique) de ménager des zones n’obéissant pas à la logique du tiers exclu. Le retournement du même en autre, le jeu des masques et les structures dialogiques que Bakhtine met en évidence dans le roman indiquent l’émergence contestataire et populaire d’une culture visant à échapper à la littérature dominante. Ainsi l’analyse du «genre» romanesque se greffe sur une sociologie de la culture et sur une sociologie des classes sociales très attentive aux contradictions dont la littérature est un des lieux d’élaboration et de révélation.

Esthétique négative et autonomie de l’écriture

La mise en question sociologique de l’esthétique de la vision du monde (ou de la conscience de classe), laquelle cherche dans l’œuvre d’art un rapport positif à des formes de conscience sociale, a pris une importance particulière dans les travaux de l’École de Francfort. Loin de considérer l’art et la littérature véritables comme des formes accompagnant affirmativement (Marcuse) le développement social, la Théorie esthétique d’Adorno insiste au contraire sur l’opposition radicale qui caractérise la création esthétique: «L’art devient social avant tout par la position antagoniste qu’il adopte vis-à-vis de la société et il n’occupe cette position qu’en tant qu’art autonome.» La définition de l’art comme rapport négatif à la société ne s’applique évidemment qu’à la période moderne: «En se cristallisant comme chose spécifique en soi, au lieu de s’adapter aux normes sociales existantes et de se qualifier comme «socialement utile», il critique la société par le simple fait qu’il existe [...].» Critique du monosémantisme et critique de la fonction de la littérature se rejoignent donc ici et renvoient, pour l’étude de l’écriture elle-même, au statut social de la pratique littéraire.

C’est ainsi que R. Barthes a donné à son essai sur une histoire sociale de l’écriture, sous-entendu «moderne», le titre suggestif de Degré zéro de l’écriture (1953). Il s’agit bien, depuis le milieu du XIXe siècle, d’un nouveau statut de la pratique littéraire du langage, lequel fait apparaître l’écriture comme activité tendant à s’autonomiser à l’égard des normes utilitaristes et idéologiques. La valorisation extrêmement positive dont Barthes comme Adorno entourent ce procès n’était pas partagée par Sartre qui, dans Qu’est-ce que la littérature? , en a été le premier analyste.

Soulignant qu’au XIXe siècle la littérature se donne les caractères d’une institution lorsqu’elle s’émancipe financièrement du mécénat et idéologiquement de la religion et du service des intérêts immédiats de la bourgeoisie, Sartre constate qu’elle se pose «comme indépendante par principe de toute idéologie. De ce fait elle garde son aspect abstrait de pure négativité. Elle n’a pas encore compris, conclut-il, qu’elle est elle-même l’idéologie; elle s’épuise à affirmer son autonomie que personne ne lui conteste.»

Le débat sur l’autonomie de la pratique littéraire divise donc la sociologie de la littérature. Il risquerait toutefois de manquer son objectif si on négligeait de réinscrire l’autonomie elle-même, comme revendication mais aussi comme fonctionnement, dans le cadre sociologique qui est le sien, comme Sartre l’a si magistralement fait sur l’exemple de Flaubert dans L’Idiot de la famille .

L’institution littéraire et l’institution «littérature»

Sartre et Barthes avaient relevé qu’au cours du XIXe siècle venait un moment où les écrivains écrivaient de plus en plus pour leurs pairs et pour un public limité d’initiés. En même temps qu’ils endossent dans la société de nouvelles fonctions – ce que Bénichou appelle une nouvelle cléricature (Le Sacre de l’écrivain ) –, les écrivains institutionnalisent leurs pairs en instance de légitimation et de reconnaissance, sans pour autant effacer les effets de la concurrence. Le développement de la presse et l’extension des publics concourent d’autre part à ce que les écrivains se trouvent désormais pris dans une division du travail, nouvelle pour leur état, et sollicités par la production de masse, pour ceux du moins qui, à l’intérieur de cette division, ont renoncé à la légitimité supérieure offerte par l’assentiment des happy few et lui ont préféré celle du grand public comme fit Zola (Le Roman expérimental ).

Ces modifications ont conduit à deux types d’analyses institutionnelles convergentes chez J. Dubois et P. Bürger.

L’Institution de la littérature , de J. Dubois, se fonde principalement sur la théorie du «champ» de P. Bourdieu. Interne au champ de production restreint qu’est la littérature et interactionnelle, cette approche montre comment s’organisent les instances et les systèmes sociaux de légitimation, les stratégies d’émergence des acteurs ainsi que la maximisation de leurs profits en fonction du capital symbolique dont ils disposent grâce à leur carrière scolaire, leur milieu d’origine ou le secteur de production choisi.

Toutefois la clôture qu’implique toute analyse en terme d’institution ou de champ ne doit pas faire négliger les fonctions que ceux-ci remplissent, vers l’extérieur, à l’égard de la reproduction ou de la transformation de la société. En particulier la sociologie doit se garder de sous-estimer l’action de la littérature sur les normes et les valeurs, les systèmes d’action pédagogique ou les systèmes de contrôle social, que cette action tende à la transformation ou à la reproduction.

Sous le vocable institution «littérature» , P. Bürger montre, dans la suite des constats effectués par Barthes et Adorno, que ce qui s’est autonomisé depuis le milieu du XIXe siècle repose sur une contradiction fondatrice. Le domaine de l’art en effet, devenu autonome, se trouve par définition coupé de la sphère existentielle. Ce hiatus constitue désormais la condition nécessaire à l’exercice de la fonction critique que saluent Barthes et Adorno. Il s’ensuit que cette critique se révèle inopérante puisqu’a priori elle est détachée de tous liens existentiels. Ainsi Bürger donne-t-il comme définition de l’institution «littérature» la contradiction entre le contenu social des œuvres et l’autonomie de l’art caractéristique du XXe siècle. Par contenu social il faut entendre ici non des énoncés prenant position à l’égard du social, mais la manière dont l’œuvre se situe par rapport à l’institution sous le triple rapport des normes littéraires, du matériau linguistique et du dialogue noué avec le public lecteur.

Nous avons souligné que les choix théoriques, voire méthodologiques, étaient sujets à des variations conjoncturelles que l’on situera entre «mode» et «idéologie». Au «tout-structuré» des années 1960 a succédé un engouement pour les dérives et les polyphonies et, peu après, un retour d’intérêt pour le «sujet», créateur ou lecteur, qui domine aujourd’hui encore la scène théorique.

Le chercheur ne saurait se contenter de cette consécution des particularités. La connaissance de l’objet complexe qu’est la littérature impose la convergence de la diversité des approches, non la succession de points de vue se donnant pour absolus. Il convient donc, pour chaque cas particulier, de montrer comment se construit la hiérarchie des facteurs intervenant dans l’élaboration du fait social littéraire. Nous avons ainsi pu montrer, dans Lecture politique du roman (1973), comment les discours qui constituent le texte de La Jalousie d’A. Robbe-Grillet renvoyaient à des mythes littéraires et politiques dont l’analyse révèle l’ancrage dans des époques et des milieux sociaux très précis. Les particularités sémantiques et grammaticales de ces discours, et l’usage des formes stylistiques et rhétoriques prêtées par l’auteur aux différents protagonistes de son roman constituent un jeu d’instances dont la complexité ne peut être rendue intelligible qu’à partir d’une mise en perspective sociologique des divers niveaux auxquels elle travaille.

La sociologie ne peut justifier son approche de la littérature que si elle est à même, comme nous le proposons, de montrer que le texte se construit sur un faisceau de rapports à des réalités référentielles, à des textes littéraires et à des destinataires. Selon quelles logiques s’opère la hiérarchisation de ces instances, comment une sociologie du texte et de l’expérience esthétique qui s’y rapporte doit-elle être en même temps sociologie de l’institution, des classes sociales et des publics, c’est le défi qui est lancé à la théorie de la sociologie de la littérature.

Chacun de ces domaines particuliers fait l’objet de travaux importants depuis plusieurs décennies. En revanche, ce n’est qu’à partir des années 1960 qu’a commencé à se constituer, dans un cadre sociologique et avec une intention centrée sur l’expérience esthétique propre au domaine littéraire, une véritable sociologie de la lecture.

3. Sociologie de la lecture

Si l’autonomisation relative du champ littéraire désigne un étroit public lettré comme destinataire privilégié de la littérature, elle ne doit pas faire méconnaître, sous prétexte de gratuité du geste scriptural, que tout écrit s’adresse à un destinataire, donc, explicitement ou non, à un public.

Il ne s’agit évidemment pas de réduire la littérature à la transmission d’un message. Cette dernière relève de l’étude de la communication en général, dont la littérature n’est qu’un cas très particulier. La sociologie de la lecture ne saurait par conséquent se fonder simplement sur la sociologie de la communication.

Les actes de la lecture

La notion de lecture sous l’angle sociologique peut s’entendre dans un premier sens comme rapport matériel au livre , ce dont des études comme L’Atlas de la lecture à Bordeaux , de R. Escarpit et N. Robine, sont une bonne illustration. Il s’agit alors de savoir comment les publics potentiels peuvent entrer en contact avec les livres en vue de les lire, comment sont organisés les circuits de distribution, et quelle influence ils exercent sur les pratiques d’achat, d’emprunt en bibliothèque, etc.

Le sociologue est toutefois confronté, dès cet instant, au fait que l’offre de lecture n’explique jamais de manière satisfaisante le choix de lecture . Comment se constituent et se distribuent les goûts qui président à ces choix, quels sont les supports publicitaires, critiques ou autres, qui fondent et légitiment ceux-ci, c’est ce qu’une sociologie de l’institution littéraire peut nous apprendre (cf. supra ).

La sociologie rencontre également la lecture comme capacité de décodage, comme savoir-lire. Ces questions relèvent des secteurs en plein développement de la psychologie de l’intelligence et de la sociologie de la formation intellectuelle et scolaire (à ce sujet consulter la bibliographie de A. C. Baumgärtner, 1974). Elles renvoient également aux caractéristiques matérielles des ouvrages et aux difficultés qu’ils présentent sous l’angle de la lisibilité (cf. R. Richaudeau, 1967).

Ni la sociologie de l’offre de lecture ni celle des choix de lecture ne permettent cependant d’approcher le phénomène essentiel de la lecture, l’activité intellectuelle et de plaisir qu’elle représente pour celui qui s’y adonne, autrement dit l’expérience esthétique de la lecture.

La lecture comme expérience esthétique: innovation et répétition

Les ouvrages peu nombreux qui traitent de ces questions se répartissent en deux catégories: ceux qui insistent sur les effets idéologiques de reproduction des structures mentales, et ceux qui insistent sur les effets transformateurs que provoque l’expérience esthétique. Il est impossible de faire un choix a priori entre ces deux attitudes qui souvent s’appliquent à des objets dont le fonctionnement social est effectivement différent. En outre, comme nous l’avons déjà souligné, ce type d’oppositions est fréquemment le reflet de préoccupations d’époque. Ce fut le cas dans les années 1950, où la découverte de la toute-puissance des mass media orienta toute la sociologie de la communication sociale (qui dès lors annexa la sociologie de la lecture) vers les effets pervers des industries culturelles sur la production littéraire (cf. C. Grivel, Production de l’intérêt romanesque ).

Il faut toutefois remarquer que l’insistance sur les effets de reproduction idéologique, très fortement soulignés dans les années 1960, laissait souvent de côté deux dimensions essentielles de l’expérience esthétique de la lecture: l’effet perturbateur de la nouveauté textuelle et l’activité lectrice comme puissance de transformation de la «proposition» idéologique, dans l’acte de lecture lui-même. Autrement dit, sans tomber dans l’optimisme de l’école formaliste russe qui avait cru pouvoir définir la littérature, la vraie, par la nouveauté qu’elle apportait dans l’ordre du langage, la sociologie doit se garder de traiter de la lecture comme de la simple réception d’un message. Dès lors que le texte est saisi par elle dans la diversité potentielle de ses lectures, dès lors par conséquent qu’il est défini, en tant que «littéraire», par son caractère plurivoque, le texte dont la lecture devient l’objet de la sociologie ne peut que provoquer des lectures, propres à des publics exerçant diversement leur volonté et leur pouvoir de lire.

La difficulté d’élaborer une méthode sociologique, capable d’évaluer et de comprendre la diversité des lectures auxquelles un même texte donne lieu, explique le peu de développement de cette branche de la sociologie de la littérature.

L’herméneutique littéraire, autour de l’École de Constance (H. R. Jauss, K. H. Stierle, R. Warning, W. Iser), a tenté de formuler de manière rigoureuse les stratégies qui, dans le texte, visent l’activité lectrice. Pour donner une dimension plus historique à cette approche, Jauss tente de construire, à partir d’éléments relevant des histoires littéraire, politique, scientifique et sociale, ce que devrait avoir été l’horizon d’attente du lecteur, à savoir les catégories mentales qui donnent sa forme spécifique à une lecture hic et nunc conçue comme expérience esthétique.

La sociologie de la littérature a cependant besoin de trouver des procédures empiriques lui permettant de contrôler l’opération de construction de l’horizon d’attente par le chercheur et en outre de mettre à l’épreuve les hypothèses concernant la capacité de la lecture à modifier, si peu que ce soit, les habitudes mentales des lecteurs. C’est ce qu’ont tenté J. Leenhardt et P. Józsa dans Lire la lecture , recherche pour laquelle un même roman a été donné à lire à plusieurs centaines de lecteurs dans deux pays différents. La méthode mise au point par les auteurs permet de montrer comment chaque groupe social transforme le texte, compte tenu de son bagage scolaire, de sa position dans la société et des attentes qui pour lui en découlent, et l’adapte ainsi à l’usage qu’il entend en faire. Ils démontrent par là que ce qui intéresse le lecteur, plutôt que le texte lui-même conçu comme une structure close, c’est la lecture comme expérience esthétique.

Avec cette recherche, les différents cantons de la sociologie de la littérature sont, pour la première fois, mis en œuvre de manière unitaire pour faire ressortir, dans une perspective non spéculative, toute l’importance du rôle de la lecture dans le procès littéraire.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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